Pekin – la Tour la Plus audacieuse du Moment

Project Description

L’ HEBDO MAGAZINE
Pekin – la Tour la Plus audacieuse du Moment

by Muriel Jarp, Feb 21, 2008 [View PDF]

Pékin La tour la plus a audacieuse du moment

Si la course au gratte-ciel le plus haut sévit partout dans le monde, la chaîne de télévision chinoise CCTV a fait le pari de l´originalité: son siège défie les lois de la gravité.

Muriel Jarp a interrogé le responsable du projet, Ole Scheeren.

Trente-six ans. Et un paquet de responsabilités. L´Allemand Ole Scheeren, jeune étoile montante de l’architecture, est le chef de chantier d´un délirant gratte-ciel à Pékin: une sorte de tube qui s´enroule sur lui-même et qui accueillera, dès 2009, la télévision chinoise CCTV. L´ensemble hébergera 10 000 personnes.

Dangereusement incliné, l´édifice échappe aux règles architecturales en vigueur. Les deux tours, composées de 10 078 tiges d´acier et hautes de 234 mètres, viennent de se rejoindre pour former une boucle. Cette tour est l´un des bâtiments les plus ambitieux jamais construits. Il n´est certes pas le plus haut, mais le plus volumineux et, surtout, le plus avant-gardiste des gratte-ciel érigés ces dernières années.

Ole Scheeren est tombé dans la marmite architecturale tout petit: son père, architecte, l´emmène avec lui à l´université, alors qu´il est enfant. A 14 ans, il travaille déjà dans le bureau de son paternel et à 21, il clôt son premier projet. Etouffé par ce trop-plein d´architecture, il n´envisage pas de se lancer dans cette voie – il voit musicien ou écrivain. Mais,  en 1989, Ole Scheeren est époustouflé par un projet de centre culturel présenté dans sa ville natale, Karlsruhe, par Rem Koolhaas, fondateur et directeur de l´agence OMA (Office four Metropolitan Architecture). C´est le déclic. Il se lance alors dans des études d´architecture qui le mèneront à Londres en passant par Karlsruhe et Laussane. Il rentre finalement en Allemagne et prend la route de Rotterdam. Destination: les bureaux d´OMA. Il s´y présente, affirme qu´il veut travailler avec Rem Koolhaas…et finit par être engagé. C´est maintenant en tant que directeur Asie d´OMA et responsable de la tour CCTV qu´on le retrouve aux côtés de son mentor.

Quelle est l´origine de ce pari fou?

Nous voulions essayer de contribuer à l´architecture en allant au-delà des modèles prédéfinis. Aujourd´hui, lorsqu´on construit une tour, la seule manière de se distinguer revient à bâtir plus haut. Tout en sachant que, dans quelque temps, une autre la dépassera. Nous voulions proposer une alternative aux buildings traditionnels. Et aussi réfléchir à une vision asiatique – ce d´autant plus que, depuis 2002, il y a plus de gratte-ciel en Asie qu´en Occident.

En quoi ce projet est-il si particulier?

Notre bâtiment forme une boucle, sans début ni fin, sans haut ni bas. Toutes ses composantes ont une existence égale, au contraire des tours traditionnelles, où le meilleur est en haut. Cette boucle suggère en outre un circuit d´activités connectées, ce qui est pertinent pourun batiment qui abrite un média. Avec la technologie actuelle, on n´a plus besoin de partager un espace pour communiquer. Tout devient de plus en plus isolé. D´où l´idée de réunir toutes les pièces dans une même structure. Nous voulions réfléchir à une nouvelle façon d´occuper l´espace.

Beignet tordu, tours de Pise, appréciez-vous les surnoms qu´on donne à la tour CCTV?

J´ai soigneusement évité de donner un nom au building, je trouve plus intéressant que chacun ait sa propre interprétation. J´ai entendu toutes sortes de variantes: les pantalons, le beignet tordu, mais aussi la calligraphie chinoise. Je trouve passionnant de voir de combien de manières un bâtiment peut être perçu. C´est aussi son rôle de stimuler l´imagination.

Elle suscite également beaucoup de critiques !

Un tel projet est évidemment très   controversé. Il est impossible de mettre tout le monde d´accord. Les critiques ont été très dures. De la part de professionnels, qui ont décrété que l´architecture, ce n´est pas ça. Mais aussi de la part d´ingénieurs, qui expliquent que ce n´est de cette façon que la gravité et la structure sont supposées fonctionner, et qui déclarent que le projet n´est pas éthique. Mais nous avons aussi reçu beaucoup d´encouragements, toujours plus nombreux d´ailleurs. Je pense qu´il est désormais reconnu que le bâtiment va au-delà des limites des conventions.

Deux tours d´orientations différentes qui se rejoignent au dessus d´un vide de 11 étages…Techniquement, qu´est-ce qu´il a fallu pour réaliser ça?

Ce fut un défi. Cinq ans avant le début du projet, la technique n´aurait pas permis cette réalisation. On a dû  passer par un processus de tests très intenses, notamment parce que Pékin est une zone sismique comparable à Los Angeles. On a par exemple créé une maquette de 6 mètres de haut et lourde de 64 tonnes, posée sur une plateforme hydraulique, qui simule un tremblement de terre.

Avez-vous eu d´autres contraintes?

Une anecdote amusante : la jointure des deux tours sur le vide ne pouvait se faire que très tôt le matin. Car connecter les deux tours, c´est relier deux systèmes indépendants pour n´en faire qu´un : il est indispensable que chacune soit dans un état aussi neutre que possible. Il fallait donc profiter de la période la plus longue possible sans soleil, afin d´éviter que des parties du métal soient dilatées par la chaleur. Et on devait aussi laisser le temps au métal de se refroidir de manière uniforme. Finalement, on a agi entre 5h et 6h du matin, le moment idéal….

La télévision centrale chinoise est-elle un client particulier ?

Oui bien sûr. C´est une organisation très forte, avec une vision très claire, qui est en train de vivre de grandes transformations. Ce projet est d´ailleurs l´un des outils de ce changement. CCTV compte devenir la BBC de Chine.  (BBC est censurée en Chine, ndlr). Comme beaucoup de choses évoluent très vite dans le pays, on peut espérer que tout va continuer dans cette direction. De nombreux indices le confirment, d´ailleurs. Mais ça prend du temps, surtout pour ce qui concerne la politique.

Un projet de cette ampleur est-il facile à gérer?

Je dirais surtout qu´on a une énorme responsabilité. Il faut s´engager jour après jour dans le processus, voilà maintenant près de six ans que je le fais. J´ai d´ailleurs dû reconsidérer ma situation personnelle, en décidant de venir vivre à Pékin pour suivre le projet. J´y habite depuis trois ans et demi.

Pékin aujourd´hui, c´est quoi pour vous ?

C´est extrêmement intéressant d´être témoin de cette nouvelle métropole en devenir. Et pas seulement au niveau architectural : tout est en train de se transformer. Pékin est l´une des villes les plus fortes que j´aine rencontrées de par le monde. Elle a une robustesse et un caractère incroyablement marqués. Non seulement elle survit à sa mue, mais elle se définit aussi par toutes ses couches : la ville a subi plusieurs transformations drastiques, et toutes ces strates sont encore très présentes. Je trouve fascinante cette lutte pour dégager une identité qui harmonise l´ancien et le contemporain. Lorsque nous avons obtenu le projet en 2002, la Chine venait de rejoindre l´OMC et Pékin d´obtenir les JO. C´était un moment énorme, qui a marqué le début d´une nouvelle ère dans l´histoire chinoise. Pékin n´est pas seulement le centre idéologique du pays, mais aussi son centre intellectuel. La ville n´a donc pas uniquement des ambitions commerciales, contrairement à Shanghai. Si on regarde les projets importants qui se construisent dans la ville, tous sont des contributions importantes au niveau culturel, et au premier plan de ce qui se passe dans l´architecture aujourd´hui.

La plupart de ces projets, justement, sont réalisés par des étrangers. Est-ce une bonne chose ?

Une nouvelle génération d´architectes nationaux émerge. Ils sont à la recherche d´une nouvelle identité chinoise – l´avenir dira comment ils réinvestissent leur propre pays.

Source: http://port-magazine.com/2011/03/architecture-beijing-state-of-mind/